Le Paradis de 49 : le contexte historique
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Le Paradis de 49 : le contexte historique
Les textes contenus dans le livre « Paradis de 49 » de Chiara Lubich ont été rédigés entre juillet 1949 et septembre 1951. Ce sont des années complexes et difficiles [1] pour l’auteur et pour les personnes qui gravitent autour du groupe que l’on appelait alors « Focolares de la Charité » [2] : avec la diffusion dans plusieurs villes italiennes et un nombre grandissant d’adhérents, les critiques s’intensifient et le risque de la dissolution se profile.
Une enquête diocésaine pour répondre aux critiques
Les premières difficultés s’étaient présentées à Trente dès 1945, les dirigeants de l’Action Catholique voyaient en effet leurs forces vives se détourner pour rejoindre le Tiers Ordre des frères capucins où Chiara animait des rencontres pour les jeunes. En 1947 les accusations portées à l’encontre de Chiara et de ses compagnes avaient poussé Mgr Carlo de Ferrari, archevêque de Trente, à conduire une enquête diocésaine. En juillet 1948, celle-ci s’était conclue avec une messe d’action de grâce, célébrée par l’archevêque lui-même qui avait alors clairement approuvé et encouragé les activités de Chiara et de ses compagnes [3].
L’histoire ne s’arrête pas là : en septembre 1948, deux dates, espacées seulement de trois jours, marquent fortement les événements à venir.
Le 17 septembre, au siège du parlement italien, le député Igino Giordani rencontre Chiara et saisit immédiatement le souffle nouveau qu’elle exprime [4]. C’est la relation profonde qui s’établit dès lors entre Chiara et Igino Giordani qui déclenche le 16 juillet 1949 l’expérience de contemplation racontée dans les pages du « Paradis de 49 ».
Le 20 septembre 1948 a lieu une rencontre tout à fait différente : un prêtre de Trente, farouchement opposé au Mouvement et aux conclusions de l’enquête diocésaine, est reçu au Saint-Office [5]. C’est le début de l’enquête du Saint-Office sur le Mouvement naissant, qui se poursuivra tout au long des années ‘50 et jusqu’au début des années ‘60.
L’installation à Rome pour un projet de fusion
Dès l’automne 1948, Chiara avait quitté Trente pour s’installer à Rome, afin de travailler à la possible fusion avec le Mouvement Regnum Christi, une organisation apostolique soutenue par le père franciscain mineur Beda Hernegger. La démarche était encouragée par l’archevêque de Trente qui voyait en cette fusion la possibilité de diffuser l’esprit de l’unité dans différentes parties de l’Italie et du monde. Après différentes démarches et études, la fusion n’eut pas lieu [6]. Ces événements marquent définitivement la fin du lien avec l’ordre franciscain et son Tiers Ordre. C’est l’évêque de Trente en personne qui accompagnera et répondra des évolutions suivantes.
L’installation de Chiara à Rome ouvre des opportunités nouvelles pour annoncer « l’Idéal de l’Unité » dans différents milieux et classes sociales. « Nous traversons une période étranges où ceux qui s’intéressent le plus à l’Idéal sont justement des aristocrates qui nous invitent dans leurs salons pour parler de Jésus, de l’Unité, de la Communauté chrétienne » – écrit Chiara à Mgr De Ferrari – « Imaginez, Excellence, vos filles, il y a quelques jours, emmenées en voiture avec chauffeur jusqu’à un salon » [7] où se trouvaient des comtesses, des proches des papes et des personnalités éminentes, scientifiques, philosophes, etc.
L’activité apostolique s’étend des salons aristocratiques aux communautés religieuses, des séminaires aux groupes de parlementaires proches de Giordani, des milieux populaires aux cercles intellectuels et politiques de la capitale italienne. En 1949, 3.500 personnes sont en lien étroit avec Chiara et la cinquantaine de focolarines et focolarini présents en Italie.
Un texte ancré dans l’activité intense et les incertitudes
C’était donc pour un repos bien nécessaire que, à fin juin 1949, Chiara et quelques-unes des focolarines arrivent à Tonadico, petit village des Dolomites dans le nord de l’Italie. Elles s’installent dans un chalet rustique de la famille de l’une d’entre elles, Lia Brunet.
Les illuminations spirituelles, relatées dans « Paradis de 49 » commencent le samedi 16 juillet quand Igino Giordani rend visite à Chiara et ses amies en vacances, et se poursuivent après leur départ, à Trente et puis à Rome, pendant une période de plus de deux ans. Dans le contexte évoqué plus haut, le « Paradis de 1949 » est ainsi une expérience mystique vécue dans le concret de la vie qui interagit avec les événements et avec les effets qu’ils provoquent dans les personnes.
Dans une lettre du 27 juillet 1949 Chiara relate à l’archevêque de Trente les progrès apostoliques des mois précédents. Elle lui confie : « Ici, nous voulions simplement nous reposer et nous préparer – dans le contexte intense de notre vie commune, autour de Jésus parmi nous – à de nouveaux départs […] C’est Jésus qui a suscité ce Mouvement. Jésus, au sein de son Église […], le préservera de toute infiltration humaine, le confirmera et l’étendra partout où Elle est ».
Une obéissance prête à tout sacrifier mais aussi de la ténacité
Trois jours plus tôt, le 24 juillet, on lit dans « Paradis de 49 » :
« Quant à ce que l’Église décidera pour le développement futur de notre Mouvement, je suis dans une paix parfaite (car je suis Jésus et son Épouse = l’Église).
En effet, lorsque celui qui me commandera (et représentera l’Église) sera Église au vrai sens du terme, c’est-à-dire lorsque ce sera quelqu’un de l’Âme, il aura la Lumière de l’Âme, donc ma Lumière, et il me dira ce que je veux ou mieux ce que Jésus veut en moi. Alors le Mouvement ira de l’avant, il sera beau et frais, vrai et libre, harmonieux, tel que je le conçois.
En revanche, si celui qui me commande n’est pas éclairé, il sera tout de même Église = Jésus, mais Jésus Abandonné.
Alors j’embrasserai ce Jésus Abandonné en voulant ce que l’Église désire. Et je suis certaine que l’Église voudra ce que je veux parce que je suis « Église ».
En effet, quand j’étreins Jésus Abandonné, Jésus Abandonné n’est plus abandonné, il n’est plus aveugle, mais éclairé par mon amour, vivifié par ma mort.
Et l’épreuve sera passée et tout reviendra à la lumière du soleil.
La charité parfaite chasse la crainte et, la crainte, je ne la connais pas, car je suis Jésus. Je suis son épouse, confiée à cet Époux qui, après avoir suscité ce Mouvement, le maintiendra par l’entremise de son Église » [8].
Ces extraits sont emblématiques de la relation que Chiara a entretenu avec les autorités de l’Eglise catholique tout au long de sa vie : une obéissance prête à tout sacrifier mais aussi de la ténacité avec une claire conscience de la grandeur du don reçu et de n’être qu’un instrument entre les mains de Dieu.
La dissolution semble imminente
En avril 1951,suite à leur prise de position publique en faveur du Mouvement, le Saint-Office impose à plusieurs prêtres et religieux de couper toute relation avec celui-ci. Igino Giordani est aussi appelé dans les locaux de la congrégation romaine, et invité par deux de ses membres à se dissocier du Mouvement de l’Unité « afin de me témoigner à nouveau – comme ils l’ont dit – l’estime d’autrefois » [9].
La perspective d’une décision de dissolution du Mouvement semble alors imminente.
Consciente de cela, le 7 mai 1951, Chiara écrit dans « Paradis de 49 » :
« Nous étions donc arrivés à la liberté en perdant le Mouvement et les focolares. Nous nous disions simples chrétiens.
Alors Dieu me fit comprendre que, parce que nous avions perdu tout cela, nous allions naître à nouveau chrétiens parfaits (contenant en nous-mêmes le petit Corps mystique que nous avions formé).
Cependant ces chrétiens allaient former un Ordre nouveau, un Ordre de chrétiens parfaits nés de Jésus Abandonné.
Dans l’abandon, Il avait surmonté une épreuve démesurée, infinie : plus grande que toutes les autres. Par conséquent, de cette souffrance devait naître un Ordre plus vaste, où allaient pouvoir entrer même des personnes freinées par toutes sortes d’empêchements. Dans cet Ordre, on vit une pauvreté, une chasteté et une obéissance nouvelles, à la hauteur de Dieu, car on vit l’Unité, c’est-à-dire l’Amour.
Dieu est la vertu par excellence, c’est-à-dire l’Amour.
Dieu aussi vit les vertus que l’on appelle négatives mais dans les relations des trois Personnes divines, où de négatives elles deviennent positives, comme pour nous chasteté, pauvreté, obéissance, humilité, pudeur, etc., sont Amour, c’est-à-dire Dieu » [10].
On pourrait juger excessive, inhumaine ou injuste l’attitude du Saint-Office de l’époque [11]. Au cours des années ‘50, d’autres personnalités ont été interdites d’enseignement et de publication de leurs œuvres par le Saint-Office. Ainsi le théologien français Henri De Lubac, interdit d’enseigner de 1950 à 1958, puis réhabilité par le pape Jean XXIII, qui le nommera consultant de la Commission préparatoire du concile Vatican II, et dont la cause de béatification est en cours. C’est aussi le cas du jésuite Teilhard de Chardin dont la publication de ses œuvres n’a été autorisée que plusieurs années après sa mort. De même pour le théologien suisse Hans Urs von Balthazar, banni de l’enseignement dans son pays en 1950, et réhabilité par le pape Jean-Paul II qui le considérait comme le plus grand théologien catholique contemporain.
Pour Chiara un facteur supplémentaire venait s’ajouter : c’était une femme ! Il n’était pas concevable, dans la culture de l’Eglise de cette époque, qu’une femme puisse fonder et conduire une réalité comme celle qui était en train de se développer.
Là où tout vient à manquer…
Le texte du Paradis de 49 qui suit a été rédigé le 2 avril 1950, dimanche des Rameaux, et au cours de la messe est lu le psaume 22 avec ces mots : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »
« Or hier, en voyant clairement que nous ne deviendrons saints qu’en aimant la Croix, qui est la seule chose nécessaire, nous l’avons choisie, nous avons choisi la nôtre, la croix qui est à notre mesure, c’est-à-dire Jésus Abandonné.
Et Il nous est apparu nôtre, plus que tout le reste, même si le reste était Dieu, Dieu créé et Incréé. En effet, tout peut nous faire défaut, mais Lui Abandonné demeure.
Il se pourrait que, par une permission de Dieu, je ne puisse pas aller communier, mais alors Il est là, présent.
Je pourrais ne pas avoir le focolare, je pourrais assister à la dissolution du Mouvement, qui est pourtant le Christ qui chemine, ne pas avoir l’approbation de l’Église, ne plus avoir de frères ni, grâce à eux, Jésus au milieu de nous, je pourrais ne pas être en état de grâce, etc. Pourtant, justement là où tout vient à manquer, Il est. Il est le fidèle, Il est mon Dieu.
C’est pour cela que nous avons décidé de tout Lui sacrifier. Et nous avons mis sur l’autel : Chiara, les focolarines et les focolarini, l’Eucharistie, l’unité, les focolares, etc. Nous avons cru en Jésus Abandonné.
Et Il fut pour nous, comme Dieu auparavant, un simple concept comparé au don que nous avions fait, qui était Dieu » [12].
Cet article s’inscrit dans la série « Explorer nos racines » publiée sur notre site internet et diffusée dans la la Newsletter nationale.
Lire l’article précédent : « Un livre pas comme les autres : « Paradis de 49 »
Les illuminations spirituelles relatées dans « Paradis de 49 » commencent le samedi 16 juillet 1949 pendant des vacances dans le village de Tonadico en Italie. Elles se poursuivent après leur départ, à Trente et puis à Rome, pendant une période de plus de deux ans.
Notes
[1] Référence à différents ouvrages publiés par le Mouvement des Focolari en italien, notamment « Qui c’è il dito di Dio » de Lucia Abignente et « La nascita dei Focolari » de Bernhard Callebaut, certains articles parus en 2026 dans les revues Città Nuova et Nuova Umanità, les webinaires de formation Agile sur « Paradis de 49 » organisée par la revue CIttà Nuova en octobre 2026.
[2] Nom utilisé dans les premiers statuts du mouvement naissant : « Statut des Focolares de la Charité (Les apôtres de l’unité) ». L’évêque de Trente avait approuvé le texte le 1er mai 1947 pour un an et l’avait reconduit l’année suivante pour trois ans.
[3] En conclusion de l’enquête, l’évêque missionne le père provincial des capucins de Trente pour assister en son nom cette institution « qui me tient particulièrement à cœur, aujourd’hui plus que jamais, après la tempête suscitée par ces accusations graves que l’enquête a écartées ou relativisées ».
[4] Igino Giordani (1894-1980), écrivain et homme politique, spécialiste des Pères de l’Église, de nombreux domaines de l’histoire de l’Église et de la pensée sociale du christianisme. Co-fondateur du Mouvement des Focolari, il est le premier focolarino marié.
[5] Le Saint-Office est une congrégation romaine chargée de maintenir la doctrine catholique et de juger les hérésies. Réformée en 1965 par Paul VI, elle s’appelle actuellement « Congrégation pour la doctrine de la foi ».
[6] Les raisons qui ont empêché la fusion avec Regnum Christi ne sont pas bien connues jusqu’à aujourd’hui. Ce n’est pas la seule fois où le mouvement naissant, non encore approuvé par l’Eglise catholique, avait étudié la possibilité d’intégrer une organisation existante. Cela aurait permis une insertion dans une organisation déjà approuvée et soutenue par l’Eglise catholique et aurait du même coup éliminé le risque de dissolution et les incertitudes pour l’avenir.
[7] Lettre de Chiara à l’archevêque de Trente, 19 décembre 1948.
[8] Paradis de 1949 : 217-223
[9] Journal de Igino Giodrani, 18 mai 1951
[10] Paradis de 49 : 1687-1692
[11] Pendant le Concile Vatican II (octobre 1962-décembre 1965) les évêques ont émis de vives critiques contre les méthodes suivies par le Saint-Office, et à la veille de la clôture du Concile le pape Paul VI avait annoncé la réforme de l’institution, qui depuis s’appelle « Congrégation pour la doctrine de la foi ».
[12] Paradis de 49 : 1138-1143
La version en français du livre «Paradis de 49» sera disponible en librairie à partir du 13 janvier 2027, au prix de 26€.
En pré-commande à 22€ aux éditions Nouvelle Cité jusqu’au 12 janvier.

Fabio Bertagnin et Dominique Fily
