“Méditerranée : mer du dialogue” : Intervention de Margaret Karram à Assise
Assise, le 26 octobre 2026
Lorsque nous parlons de la Méditerranée comme mer du dialogue, je sens que nous devons, avant tout, avoir le courage de la regarder telle qu’elle est, sans en dissimuler les blessures.
Nous ne pouvons ignorer les guerres, les inégalités, ni les personnes qui perdent la vie en quête d’un avenir. Et nous ne pouvons parler de dialogue comme si un beau mot suffisait à changer la réalité. Parallèlement, toutefois, je crois que nous devons nous défaire de l’idée selon laquelle la Méditerranée serait, pour ainsi dire naturellement, vouée au conflit.
Je suis née à Haïfa, une ville qui donne sur cette mer. La Méditerranée n’est donc pas, pour moi, un simple sujet de réflexion ; elle fait partie intégrante de mon histoire et de mon identité. C’est la mer de ma terre, une terre magnifique et blessée, où des peuples différents sont appelés, chaque jour, à exercer le difficile art du vivre-ensemble. C’est pourquoi je ne peux la considérer sous un seul angle : j’en perçois la richesse et, simultanément, les profondes contradictions.
Bon nombre des conflits qui traversent cette région ont des racines lointaines. Les conséquences du colonialisme, les frontières tracées sans tenir compte de l’histoire des peuples, ainsi que les enjeux liés au pouvoir et aux ressources, continuent de peser. Il existe, par ailleurs, des responsabilités qui incombent à nos propres sociétés.
Pourtant, même durant les périodes les plus difficiles, les relations entre les différents pays ne se sont jamais totalement interrompues. Des peuples, aujourd’hui décrits uniquement comme des adversaires, ont partagé, pendant des siècles, des villes et des espaces de vie. Ils ont appris les uns des autres.
Certes, cela ne fait pas disparaître les conflits. Mais cela nous indique que la séparation n’est pas notre unique destin. Si les relations ont su perdurer, même aux heures les plus sombres, elles peuvent continuer à exister.
Ici, à Assise, la pensée se tourne naturellement vers saint François. En 1219, alors qu’une croisade était en cours, François franchit la ligne de front pour rencontrer le sultan d’Égypte, al-Malik al-Kamil. Nous ne savons pas dans quelle mesure cette rencontre a influé sur les événements de la guerre.
Mais François a fait quelque chose qui continue de nous interpeller : alors que, de l’autre côté, tout le monde ne voyait qu’un ennemi, lui a choisi de rencontrer une personne. Il n’a pas seulement franchi une frontière militaire ; il a aussi surmonté la peur et les préjugés. Surtout, il a refusé l’idée que parler avec l’autre reviendrait à trahir son propre camp. C’est peut-être là la question qu’Assise nous pose aujourd’hui : quelles lignes de front sommes-nous prêts à franchir ?
Je crois que dialoguer ne signifie pas mettre sur un pied d’égalité tous les torts et toutes les raisons, ni occulter les responsabilités, ni demander aux victimes d’oublier leur souffrance.
Le dialogue, s’il est authentique, a besoin de vérité. Mais la quête de justice exige, elle aussi, de reconnaître en l’autre un être humain avec qui il est encore possible de parler. Sinon, nous restons prisonniers de la conviction que l’on ne peut répondre à la violence que par une autre violence.
Je sais qu’aujourd’hui, le mot « dialogue » peut sembler fragile. Il arrive même que l’on hésite à le prononcer, par crainte de paraître naïf ou de ne pas saisir toute la gravité de ce que vivent des peuples entiers. Mais je crois que c’est précisément lorsque le dialogue semble impossible qu’il devient encore plus nécessaire.
Dans ma vie, j’en ai fait l’expérience très tôt. À la maison, je parlais arabe, mais j’ai aussi étudié l’hébreu. Il n’a pas toujours été facile pour moi, surtout quand j’étais très jeune, de comprendre mon appartenance. Puis, j’ai compris que je n’avais pas à choisir un camp contre un autre. Je pouvais chercher à rencontrer les personnes pour ce qu’elles étaient.
Au sein du Mouvement des Focolari (un mouvement international qui promeut la fraternité de la famille humaine et le dialogue entre les religions), nous cherchons à vivre ce choix à travers nos communautés présentes dans les pays de la Méditerranée, du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord. Ce sont de petites structures qui, à elles seules, ne peuvent pas résoudre les grands conflits. Elles peuvent, en revanche, tisser des liens et collaborer avec ceux qui croient que la société civile, elle aussi, a une responsabilité dans la construction de la paix.
Dans certains pays, cela a signifié rester aux côtés des communautés dans les moments les plus difficiles, comme ce fut le cas en Syrie, au Liban et en Algérie. Il s’agit de faire sentir à l’autre que sa vie nous concerne et que nous ne voulons pas le laisser seul.
Il y a quelques jours, en Sicile, nous avons fait un petit pas dans cette direction avec la première rencontre du projet : « Méditerranée sans frontières, des peuples en réseau pour la fraternité ».
À Palerme, plus d’une centaine de personnes, venues de différents pays des rives de la Méditerranée, se sont réunies. Certaines ne s’étaient jamais rencontrées auparavant. Chacune apportait sa propre culture ainsi que les actions qu’elle mène déjà sur son territoire.
Nous avons découvert diverses initiatives. Certaines portent sur l’éducation à la paix, …notamment l’accueil des migrants ou la collaboration entre écoles et associations. Nous avons également découvert des expériences de dialogue interreligieux ainsi que des projets visant à favoriser l’insertion professionnelle. Il en a émergé une image de la Méditerranée bien différente de celle qui est dépeinte uniquement à travers les guerres et les situations d’urgence. Une Méditerranée composée de personnes qui œuvrent pour la paix, souvent en toute discrétion.
Nous avons ressenti la responsabilité de développer un réseau entre individus et communautés, afin qu’ils puissent se soutenir mutuellement et apprendre les uns des autres. Je crois que c’est là, aussi, l’une des missions du dialogue aujourd’hui : mettre en relation le bien qui existe déjà, pour éviter qu’il ne reste isolé et lui permettre d’avoir un impact sur l’histoire.
Je pense donc que nous devons changer notre manière d’imaginer la Méditerranée.
Pendant des siècles, nous l’avons appelée *Mare Nostrum*. Je souhaiterais qu’elle devienne, de plus en plus, un *Mare Communis* : une mer partagée par ses peuples.
Au fond, en Méditerranée, il n’existe pas de rives qui soient réellement étrangères les unes aux autres. Nous sommes tous tournés vers la même mer. Ce qui se passe sur une rive finit, tôt ou tard, par atteindre les autres. Nous le constatons avec les guerres et les migrations. Nous le voyons aussi dans les effets du changement climatique. Mais, à travers cette mer, peuvent également circuler la solidarité et l’espoir.
La Méditerranée, mer du dialogue, c’est nous ; ce sont ces personnes qui trouvent le courage d’aller les unes vers les autres — parfois au péril de leur vie, allant jusqu’à sauver des vies — et qui reconnaissent l’humanité de chacun. C’est pourquoi je rêve que la Méditerranée devienne, de plus en plus, un laboratoire de fraternité. Non pas un espace dépourvu de différences, mais un lieu où la différence ne doit pas nécessairement se transformer en inimitié.
C’est ainsi que nous pouvons préparer la Méditerranée que nous souhaitons léguer aux générations futures : non plus une frontière entre des mondes opposés, mais une maison commune pour ses peuples.
Merci.

