Tremblement de terre à Caracas

Caracas, le 21 juillet 2026

Ce 24 juin j’étais présent dans la maison du focolare de Caracas située sur les hauteurs d’une colline. Non seulement la terre tremble mais les murs bougent, le sol ondule dans un bruit sourd qui semble interminable. « Temps suspendu… », jamais l’expression ne m’a semblé aussi juste. Notre maison a été bien construite : rien n’a bougé, pas la moindre fissure.

Rapidement les téléphones sonnent, les groupes WhatsApp chauffent. Au bout d’une demi-heure, nous sommes en mesure de faire un premier point de la situation matérielle, et émotionnelle des membres de la famille du mouvement. Qui est resté assez « zen » et qui est terrorisé : personne ne maîtrise sa « psychologie des profondeurs ». Qui se retrouve à la rue car l’appartement menace de s’écrouler, qui est sans nouvelles de plusieurs membres de sa famille, et qui est passé à travers les gouttes. 

Rapidement une stratégie se met en place : que personne ce soir ne dorme à la rue, sans avoir mangé quelque chose, et en ayant de l’eau potable à disposition. Ici, l’eau du service public n’est pas potable. Pour boire il faut l’acheter.

Heureusement la maison du focolare féminin est indemne aussi. Nos portes s’ouvrent pour cette première nuit et nos maisons se remplissent, avec des matelas par terre. 

Pour comprendre la situation concrète des gens, il faut savoir que le Vénézuela est frappé par une crise économique et sociale hors norme : l’inflation est de 15 à 20% par mois. Pas par an, par mois !!! Aucune épargne n’est donc possible, sauf pour les quelques privilégiés qui ont des revenus en dollars. La précarité était déjà la norme, mais chacun bon an mal an se débrouillait pour nourrir sa famille en multipliant les petits boulots.

J’ai vu se mettre en œuvre la solidarité de ceux qui n’ont rien ! Rapidement des centres de collecte de denrées alimentaires, médicaments et autres produits de première nécessité se sont mis en place. Majoritairement les paroisses, les différentes églises. Le gouvernement aussi en ouvre quelques-uns. J’ai pu participer à l’un d’entre eux. Au bout de deux ou trois jours il a presque fallu dire stop… qui vient déposer son kilo de « harina Pan » (farine typique d’ici), ses packs d’eau, ses boîtes de conserve, ses rouleaux de papier hygiénique (ici ça coûte cher !) et autres produits pour l’hygiène personnelle. Il faut redistribuer : notre voiture est précieuse pour cela.

A La Guaira, cette ville portuaire proche de Caracas durement frappée, la situation est tragique. Une amie du Mouvement a perdu neuf membres de sa famille. Les immeubles se sont effondrés comme des châteaux de cartes, il y a des cadavres dans les rues, les gens recherchent leurs proches sous les décombres en devant payer des grues pour soulever les pans de murs effondrés. Il y a des « tarifs » pratiqués pour extraire un cadavre : ça coûte 300 dollars ! Le sordide côtoie la générosité et la bonté pure du plus grand nombre. Les nombreux motards, souvent critiqués pour leur conduite dangereuse en ville se mettent au service pour descendre à La Guaira médicaments, packs d’eau et  autres denrées pour soutenir les hôpitaux de campagne qui se sont improvisés. Grâce à une amie médecin, nous y participons de près. 
 
Que dire de tout cela… « aimer même quand c’est difficile… » Bien sûr ! Il ne reste plus que ça pour pouvoir continuer à vivre. En moi, comme une superposition de deux états : une révolte sourde, un pourquoi sans réponse, et la contemplation des miracles d’amour autour de moi. Je me sens bien petit et impuissant face à tout ce que je vois, et dans ma prière monte un merci à ce Dieu qui se fait petit et impuissant pour pleurer avec nous, et qui bat dans le cœur de ce peuple meurtri mais debout.
 
Bernard